A propos de
"Eve ou la répétition" :

Pour ceux qu'inquiètent
les avancées des biotechnologies,
Jacques Testart offre une étrange fiction


Savez-vous planter les clones ? Qu'importe, vous le saurez bientét. Bientét nos embryons serons triés, nos génominables sélectionnés, et les meilleurs recopiés. Question d'années et de budgets. Simplement, on ne clone pas les rêves, ni l'amour, ni la mort. Nous voici donc voués à réinventer nos mythes et à repenser le goût de notre vie. Tel est le message, fort peu innocent, qui émane d'un certain flacon bleu, "compagnon considérable" de Jacques Testart.

Il était une fois, donc, un flacon bleu. Un flacon bleu surgi d'une tempête épouvantable, carnage d'animaux ensanglantés, chairs purulentes et os broyés. Et puis le calme, et dans le flacon, une poudre de pérennité, à l'odeur de terre mouillée. Un coup de bistouri, épicé d'une formule magique, puis une large verrue pâle à l'allure végétale, pousse naissante, s'en vient bourgeonner sur le bras du héros. Un coup de bistouri encore, pour trancher la bouture. Et ce fut Eve, demain. Car bien sûr, cette alchimie-là se décline au futur, un futur du reste assez antérieur, o� les fantasmes de la fiction se conjuguent à nos bons vieux cauchemars du temps présent ; plus inquiétant que l'antre de la sorcière, la paillasse du biologiste, plus que le grimoire, l'écran de l'ordinateur, et plus fort que la jouvence, la répétition.

S'agit-il bien, au fait, d'un conte scientifique ? Et la science est-elle plus ici que simple prétexte ? Quel lecteur se méprendra sur ce récit jaloux d'un monsieur avide de posséder sa belle jusqu'à la reproduire, assuré qu'il est d'en détenir le copyright ? Au fil de la lecture, les femmes surgissent, troublantes, décolletées, ensoleillées, rondeur d'un sein, cuisse effleurée ; et l'on sent ici l'amour au coin de bien des pages...

Cependant le Comité national des délires, ou serait-ce le Comité d'éthique, ou encore celui des vétérans, ont bientét fait de nous rappeler à l'ordre. Il est vrai : on conte mal fleurette au pays d'Huxley.

S'agirait-il donc plutôt d'une analyse psychologique, Eve jeune fille fort convenable n'appréciant pas franchement de découvrir le mystère de sa naissance ? Voire même, comme le suggèrent les crises de justification du Professseur Courtepatte, l'étude psychanalytique d'un malheureux affligé de la maladie du chaos mental ?

Rien de tout cela. Car le flacon bleu est "à utiliser suivant la notice jointe" : dans l'univers de Jacques Testart, les protocoles sont scrupuleusement respectés, les statistiques formelles, et la magie n'est belle que vertueuse aux yeux de la science. Que l'on ne s'y trompe pas : par delà les coups de cÏur de plume ("Il sépare la bouture de son corps, petit pénis noyé dans le jus rose"), c'est de la science qu'il s'agit, de ses défis et de ses pudeurs.

Derrière le rêve de l'apprenti-cloneur - "rééduquer la machinerie cellulaire" - voyons pointer la fascination inquiète du démiurge : "l'opération avait nécessité l'énucléation de l'oeuf, évidé des traces singulières imprimées par la volonté de l'amour". Voyons le sorcier tantét s'amuser "de ce noyau tayloriste en diable ... qui se complaît dans la répétition ...". tantét s'émerveiller des exploits du vivant. Mais voyons aussi comme, dans le même temps, l'apprenti a peur. Peur de cet univers génominable où - sélection oblige -l'Autre n'en finit pas d'être relégué de l'autre cété du Mur. Peur surtout pour l'amour, frélements, émois, caresses, mal inscrits dans un programme où les élans du corps semblent incongrus. Bonne question en effet : dans cette entreprise high-tech de fabrication et d'élevage humain, que devient l'amour ? Bonne chance quand même, petite Eve ; bons baisers du vingtième siècle.

Martine RéMOND-GOUILLOUD

1. Jacques Testart, Eve ou la répétition, Ed. Odile Jacob, 1998.